Les éducatrices qui ne travaillent pas les émotions

Dernière mise à jour : 5 nov. 2020

Je constate depuis un certain temps, dans les milieux professionnelles, un effet de mode où il est devenu très important de travailler sur les émotions des enfants. Personnellement, j’ai encore de la peine avec certains points…

Une mine d’or

C’est vraiment un marché en plein essor.

Que ce soient des petits monstres, ou des petits animaux, aujourd’hui tous les moyens sont bons pour en parler.

Les adultes ont décidé ce serait plus simple si les enfants pouvaient nommer ce qu’ils ressentent et proposent plein d’outils pour cela.

Parler des émotions est aussi vendeur : les monstres de « La couleur des émotions » sont vendus presque 30.- francs chacun à la FNAC et le kit Kimochis à plus de 600 francs ; le film Vice-Versa a même remporté un Oscar.

Là où les parents et professionnels avaient un besoin, le marché a trouvé comment faire de l’argent.

En tant que professionnelle, je pense que c’est de mon droit et surtout de mon devoir d’avoir un regard critique lorsqu’on me propose un nouveau outils de travail.

Sur le terrain

À nous, les professionnels de l’enfance, on nous dit qu’il faut nommer les émotions de l’enfant, pour mieux les accompagner. Par exemple, dire « je vois que tu es triste ; je vois que tu es en colère ; je vois que tu es content »… mais moi je n’arrive pas à faire ça. Je ne vois rien du tout ! Je peux voir que l’enfant pleure, mais je ne sais pas pourquoi. Je peux voir que l’enfant tape, qu’il crie, qu’il boude ou qu’il s’isole, mais je ne peux pas savoir pourquoi.

On ne peut pas être sûr de pourquoi un enfant pleure. Lui seul peut nous le dire et ce n’est pas à nous de nommer qu’il s’agit de la tristesse.

Le problème c’est que l’adulte ne peux qu’interpréter les émotions de l’enfant.

Qu’est-ce qu’on en sait, au final ? De quel droit on peut dire : « Je vois que tu es triste. » ? Est-ce qu’on se permettrait de parler ainsi à un adulte ?

J’ai bien peur qu’en mettant des mots dans la bouche des enfants, qu’on ne soit pas aidants et qu’on finisse par créer de la confusion.

Je me fais aussi souci par cette tendance qu’on a de tout mettre du coté de l’enfant, comme si ET le problème ET la solution étaient la. Sauf que des fois, les réponses sont ailleurs.

Un exemple flagrant c’est justement l’origine des peluches américaines. Pendant la présentation de la formation Kimochis l’intervenante nous a expliqué que le concept a été créé à la suite des fusillades aux États-Unis dans les écoles. Peut-être que les Américains devraient plutôt se poser des questions à propos de leurs lois sur l’armement et l’accès que les ados ont aux armes à feu…

Exemples concrets:

L’enfant qui ne savait pas jouer

Nous avions un enfant dans le groupe qui avait beaucoup de peine a passer une journée en garderie. Il tournait en rond en réclamant des jeux et des activités aux EDE, sans jamais s’y investir, une fois qu’on avait accédé à sa demande. Il était constamment frustré, à se plaindre et avait des grosses crises de pleurs inconsolables, où il disait qu’il voulait rentrer.

Coté socialisation, il n’arrivait pas à jouer avec les autres, non plus, chaque essai finissait en bagarre, il s’énervait contre l’autre enfant à la moindre contrariété.

Il refusait aussi très souvent d’aller jouer dehors, en préférant rester à l’intérieur.

En discussion d’équipe, la première piste à explorer c’était… devinez! Bien sur, les émotions! Vous avons pris du temps avec lui, des livres, tout ce qu’on avait à disposition. Mais, malheureusement, cela n’a pas été concluant et la situation n’a pas changé.

Du coup, nous avons essayé de voir plus clair, en proposant un entretien avec les parents. A la fin, nous avons compris que les parents ne sortaient quasi jamais avec l’enfant pour jouer dehors, et qu’il passait ses journées devant des écrans et qu’il était devenu accro.

Du coup, sans les stimulations électroniques, il ne savait plus quoi faire, ne savait pas jouer et s’ennuyait horriblement.

Nous avons fait un travail avec la famille pour essayer de les rendre attentifs à l’importance du mouvement et aux dangers d’une sur-exposition aux écrans.

De notre coté nous avons commencé à chercher des astuces pour le motiver à bouger et jouer dehors, à l’accompagner lors des jeux avec les autres pour lui donner des outils pour rentrer en relation avec l’autre et à faire des jeux avec pour lui apprendre à jouer. Cette fois le travail a porté ses fruits et aujourd’hui il a des amis et passe des journées agréables.