Les éducatrices qui ne font rien

Mis à jour : 30 déc. 2019

On parle souvent des activités que les enfants sont censés faire à la garderie et on est souvent confrontés à des demandes de parents qui espèrent qu’on fasse des bricolages, ou de la cuisine, des sorties, promenades, encore des bricolages ou de la peinture et qui sont souvent frustrés quand, justement, « ce n’est pas dans notre pédagogie » et finissent par se demander : Elles font quoi ces éducs toute la journée ?

Je vois aussi dans mon quotidien les nouvelles collègues qui arrivent, avec des formations et expériences diverses et qui sont souvent interloquées par la quasi absence d’activités dites « créatives/artistiques ». J’ai été moi-même surprise et j’ai eu besoin d’un temps d’adaptation pour comprendre et intégrer cette façon de travailler.

Je me rappelle encore, lors de mon entretien d’embauche, la directrice me dire : « lorsqu’on travaille dans la petite enfance on se sent obligée d’être très professionnelle, de se sentir légitime, de se sentir compétente. Et souvent, pour combler ce besoin, notre seul moyen d’action est de faire. Et pour cela on finit par faire faire à l’enfant. Mais on le fait pour qui ? »

Je garde ces mots précieusement et ils me reviennent à l’esprit à chaque fois que j’ai une idée d’activité à mettre en place avec mon groupe. Qu’est-ce que ce que je vais faire faire à l’enfant va lui apporter ? C’est un apprentissage de moins faire, surtout quand on se sent observée et jugée par des parents qui sont frustrés parce qu’ils ne voient pas ce qu’on fait et se disent qu’en fait, on ne fait rien parce qu’on est là, assises, et on regarde les enfants jouer, on prend des notes et ce n’est pas vraiment du boulot, qu’on « se la coule douce ».

Moi j’aimerais vous expliquer ce qu’on fait vraiment quand on ne fait « rien ».

Les activités créatrices (peinture, découpage, collage, etc., proposés et dirigés par l’EDE) dans l’imaginaire des gens, figurent en première place dans les choses que les enfants sont censés faire à la garderie. Tous le monde s’attend à ce qu’ils rentrent chaque soir avec une production à afficher fièrement à la maison. Mais lorsque les éducatrices « ne font rien », à chaque fin de journée l’enfant rentre les mains vides, ou alors avec une simple feuille de papier avec trois trais et deux gribouillis qu’il a faits au crayon.

Je me pose donc la question : est-ce que les activités créatrices ont vraiment un intérêt pour l’enfant ? Qu’est-ce que ça leur apporte ? Il y a, principalement : la découverte, le développement de la motricité fine et de la créativité. Cela semble pas mal, dit comme ça et devrait suffire pour que chaque EDE en propose une par jour, n’est-ce pas ? Je pense que la réponse est non.

Pour chaque compétence que l’on peut travailler en proposant un bricolage, il y a une multitude d’autres activités qui sont similaires voire plus efficaces et plus profitables aux enfants. Par exemple, pour travailler la motricité fine il y a énormément d’activités comme l’enfilage de perles, les transvasages avec différents matériaux (farine, semoule, bouchons, liquides, sable…), des puzzles divers et variés… Ce genre d’activités peut être laissé, selon les âges et l’organisation de l’institution, plus au moins en libre-service. Pour un groupe de Moyens, par exemple, il est tout à fait possible d’avoir à disposition un bac plein de bouchons de tailles et formes différentes avec des cuillères et des contenants divers, que l’enfant peut choisir lorsqu’il en a envie. Pareil pour un bac à sable si la structure possède un extérieur. Un bac avec des perles à enfiler peut-être un jeu qu’on sort lorsque on est disponible pour surveiller. Mais la motricité se travaille aussi au vestiaire, lorsqu’on passe quinze minutes à accompagner un enfant qui doit apprendre à mettre ses chaussettes, au repas, quand on passe du temps à les aider à manger progressivement seuls et avec des services, et après le repas quand on leur montre comment débarrasser leurs assiettes, se laver les dents, les mains et le visage.

Et la créativité ? Lorsqu’un enfant fait un bricolage, il ne va pas aussi la développer ? Ce n’est pas important, me demandez-vous ? Oui, bien sûr, mais là encore, il y a d’autre lieux et façons de le faire, comme par exemple ce qui est pour moi le noyau de toute apprentissage dans la petite enfance : les jeux symboliques. On n’en parlera jamais assez, puisque c’est l’activité la plus importante.

L’imaginaire c’est le capital dont l’enfant dispose pour grandir, et plus il l’utilise plus il l’augmente et c’est la qui habite toute la magie de la chose. Et l’imaginaire s’alimente de ce qu’on lui donne : les histoires qu’on écoute, qu’on raconte et qu’on invente, les chansons et les jeux symboliques. Les enfants en sont friands. Ils reviennent encore et encore demander qu’on leur raconte des histoires, qu’on chante des chansons et vont spontanément inventer des jeux, seuls ou en groupe, avec des enfants ou des adultes. C’est dans leur tête que ça se passe, et effectivement, ils pourront ensuite l’exprimer avec de la peinture sur des feuilles de papier, du moment où leur motricité pourra suivre, mais ce n’est pas la peinture qui développe la créativité. Sans compter que les matériaux dont on dispose sont souvent limités et les équipes finissent souvent par proposer les mêmes choses : peinture, collage, avec quelques petites variations selon la créativité de l’éducatrice, mais la base reste la même.

Que ce soit clair, je ne suis pas contre l’idée de faire des bricolages avec les enfants, si c’est de façon occasionnelle. Mais il y a tout un coté qui me dérange fortement dans ces activités dirigées, le côté organisationnel. L’éducatrice va devoir faire une mise en place, ensuite surveiller l’activité de A à Z et puis après elle va devoir faire le nettoyage et le rangement. Donc, à part le moment même de l’activité, tout le temps annexe (qui peut durer entre trente minutes et une heure) l’éducatrice a juste un œil léger sur son groupe et ne peut que veiller à la sécurité. Ça reste surtout de l’organisation, de la mise en place et du rangement. Sincèrement, si mon enfant rentre tous les jours avec une peinture, moi je me ferais du souci, parce que ça veut dire que pendant un lapse de temps important, le groupe était juste « surveillé » mais ne profitait pas vraiment de la présence de l’adulte. Je suis sceptique quant à genre d’activité surtout en début d’année.

Lorsqu’on démarre avec un nouveau groupe si l’EDE est tout le temps occupée à organiser des activités, elle a moins de temps pour créer des liens avec les enfants, de vraiment les connaître et passer du temps de qualité avec. C’est cela, à mon avis, l’objectif principal dans notre métier, vu que la connaissance de l’enfant est l’outil de travail qui marche le mieux.

D’autres activités qu’on nous demande beaucoup et qui sont très à la mode sont les activités de cuisine. Je trouve ça génial, c’est très chouette de cuisiner avec les enfants. Mais encore une fois, surtout pas en début d’année et de façon très épisodique. Je m’explique : à mon sens, la cuisine est quelque chose que les enfants sont censés déjà connaître. En tous cas, j’espère qu’ils ont l’occasion de voir tous les jours les parents cuisiner à la maison, avec possibilité, selon les humeurs et disponibilités, de les aider progressivement. Donc je trouverais dommage qu’ils fassent aussi, régulièrement, la même chose en garderie, au détriment d’autres activités.

En ce que concerne les sorties et les promenades, elles sont à intégrer au quotidien, bien évidemment, mais doivent correspondre aux mêmes critères, c’est-à-dire, apporter quelque chose à l’enfant. C’est bien joli de dire aux parents le soir qu’on a fait une super promenade en bus, jusqu’au marché de Noël, à Bern pour voir les ours, à la ferme pour voir les vaches, ou au lac pour donner du pain aux canards, mais tout va dépendre de notre point de départ. Le premier critère est donc la durée des trajets qui ne doit pas être plus importante que la durée de la promenade en elle-même. Par exemple, si on va faire 30 minutes de train pour aller et pareil pour le retour, il faut au moins qu’on puisse rester le double du temps sur place, autrement dit, cette sortie va prendre au minimum 3h (ce que je trouve quasi infaisable dans le quotidien d’une garderie). Pour les sorties à pied, il ne faut pas non plus que l’enfant subisse le trajet et puis qu’au retour il soit énormément fatigué. Il ne faut pas que la promenade soit un calvaire pour l’enfant mais, au contraire, qu’elle lui apporte vraiment quelque chose. Puis il ne faut pas oublier que ce sont souvent les adultes qui s’ennuient de la répétition et pas les enfants, donc je trouve normal qu’on ne fasse que de petites promenades tout près et souvent au même endroit, pour que ce soit un moment de plaisir et pas une contrainte.

En résumé, quelques bricolages de façon épisodique, des ateliers cuisine très ponctuels et des promenades dans les environs, pas très longues. Mais alors, les éducatrices font quoi du reste du temps ? Elles ne font rien ?

La réponse va laisser certains perplexes, mais elle est pourtant vrai : l’éducatrice est là.

Elle est là, tout le temps avec l’enfant. Elle l’observe, elle apprend à le connaître. Elle voit ce dont il a besoin, ce qu’il arrive déjà à faire ou pas encore. Elle l’accompagne, le suit parfois. Elle l’écoute, lui parle. Elle répond. Elle sait, parce qu’elle a vu et peut désormais anticiper. Cet enfant, elle l’a vu grandir, pleurer, se cacher, apprendre, réussir, échouer. Et si elle a pu voir tout ça, c’est parce qu’elle pouvait concentrer son attention sur lui, parce qu’elle était disponible. Et présente. Son attention n’était pas attirée par des tâches, par des sollicitations autres. Et en plus, elle a pris du temps pour consigner tout ce qu’elle a vu, pour garder une trace, pour pouvoir relire, reconstituer le chemin parcouru (par elle-même, par l’enfant, voire par l’équipe). Elle l’a partagé avec l’équipe lors des colloques. C’est le temps qu’elle a consacré à chaque enfant qui rend chaque relation unique comme la rose du Petit Prince. C’est ce même temps qui fait que cet enfant se sent en sécurité avec elle, qu’il lui fait confiance, qu’il lui parle et sait que lorsqu’elle est là, il est en sécurité, qu’il peut jouer, tester, expérimenter, apprendre, faire des bêtises et grandir.

Il ne sait pas qu’il aura le temps de faire plein de bricolages à l’école, mais il le saura bientôt. L’éducatrice, elle, le sait déjà, et c’est pour cela qu’elle se concentre sur l’essentiel : cet enfant qu’elle va accompagner.

Parce qu’elle sait quels sont les vrais enjeux et ce dont l’enfant a besoin pour grandir. Et pour cela elle n’hésite pas à remettre l’enfant au centre.

Un enfant qui va dans une structure d’accueil doit gérer énormément de choses, dont la première est l’absence des parents. Il doit apprendre à rester seul (au mieux avec son doudou) et ça c’est déjà quelque chose d’énorme : le fait d’être gardé par quelqu’un d’autre.

Ensuite, il doit gérer tous les gestes du quotidien pour lesquels on demande qu’ils soient progressivement autonomes, comme l’habillage et le déshabillage, manger seul, le lavage de dents, s’endormir, se réveiller… ce qui demande pas mal d’énergie et des compétences qu’il va développer gentiment au fur et à mesure de l’année.

Finalement, il y a toutes les compétences relationnelles inhérentes à la collectivité qui sont à développer, comme pouvoir créer des relations, des liens d’amitié, être capable de gérer les conflits, lorsque l’EDE lui fait des demandes auxquelles il ne veut pas accéder, et toutes les frustrations qui vont avec les relations interpersonnelles.

Mais pour que l’enfant puisse développer toutes ces compétences, il a besoin d’un environnement propice, et d’une présence rassurante.

C’est donc cette présence, ce regard et cet accompagnement qui compose le vrai travail d’une éducatrice, invisible, certes, mais fondamental. On ne peut pas l’accrocher à la porte du frigo, ni le montrer aux grands-parents, mais c’est ce qui permet l’épanouissement des groupes en garderie.

Puis un jour ces enfants grandissent et partent dans d’autres groupes, vers d’autres défis. J’aime penser que grâce à mon travail ils partent plus forts. Une chose est sûre: ils partent en prenant avec eux une partie de moi et en laissant une partie d’eux…

Pour aller plus loin :

Comment faire pour que les enfants jouent ?

Nous avons beau acheter plein de jeux fantastiques à nos enfants, mais cela n’est pas une garantie de qu’ils seront utilisés.

Qui n’a jamais vu un enfant renverser et éparpiller tous ses jouets, les manipuler vaguement pour ensuite les lâcher sans s’y être investi ?

La solution plus souvent utilisé est de la surenchère : les parents achètent encore plus de jeux et l’enfant se retrouve avec un choix incroyable.

Malheureusement, le résultat est souvent décevant et en plus le moment de rangement devient une vraie guerre. L’enfant refuse de ranger et soit le parent essaye tant bien que mal à le contraindre, soit il fini par ranger seul.

Combien de temps passez-vous à ranger des jeux ?

Basée sur les principes Montessori et la Méthode de rangement de Marie Kondo, est née cette méthode de rangement conçue spécialement pour les jeux.

Vous pouvez l’appliquer en une fois ou aller étape par étape.

Fini les conflits pour que les enfants rangent. Fini les enfants qui ne savent pas quoi faire, qui n’arrivent pas à s’investir dans un jeu. Fini le bazar au salon et dans la chambre.

Retrouvez paix et sérénité, retrouvez un intérieur agréable et profitez de votre temps pendant que vos enfants jouent grâce à ce e-book

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